Règlementation électorale

De vendredi soir jusqu’à l’annonce des résultats, les chiffres évoquant les résultats du second tour de l’élection présidentielle, qu’ils proviennent de sondages ou d’estimations, sont proscrits. Voilà pour le principe. Mais dans la pratique, depuis des années, des chiffres circulent bien avant que les visages des deux finalistes ne s’affichent sur nos écrans, comme l’a encore montré le premier tour de la présidentielle. Quelle est la règle ? Depuis vendredi 5 mai à minuit, plus aucune indication chiffrée sur le choix des Français ne peut être dévoilée. Et ce, jusqu’à dimanche 20 heures, quand tous les bureaux de vote auront fermé. Avis aux contrevenants : cette infraction est passible d’une amende de 75 000 euros. Pourquoi cette diète ? Pour ne pas influencer les électeurs qui pourraient par exemple décider de ne pas aller voter, voyant leur candidat fétiche déjà en tête. «On voit à quel point les sondages ont une influence sur les commentaires, les experts, explique Jean-Yves Dormagen, professeur de science politique. Le fait d’en publier la veille du scrutin a donc d’autant plus d’impact. Et si l’écart entre les candidats est très réduit, toute information devient essentielle.» D’où viennent les premiers chiffres ? A distinguer des sondages classiques, les sondeurs produisent des estimations, faites à partir de «bureaux tests» (en général entre 100 et 500). «On cherche un ensemble de bureaux représentatif, explique Jérôme Fourquet, de l’Ifop. On y envoie des enquêteurs qui assistent au dépouillement et nous remontent les résultats.» A partir de ces chiffres, les sondeurs extrapolent à l’échelle de la France. Et ce sont leurs résultats qui s’affichent sur nos écrans à 20 heures. «Si on regarde les résultats de TF1 et de France 2, on note d’ailleurs qu’il y a souvent une petite différence» en fonction de leur institut de sondage, fait remarquer Jean-Yves Dormagen. Au premier tour cette année, TF1 a ainsi donné ex-aequo Emmanuel Macron et Marine Le Pen, à 23%, quand France 2 annonçait le premier à 23,7% et la seconde à 21,7% (plus proche du résultat final). Les chiffres officiels, issus du ministère de l’Intérieur, arrivent plus tard dans la soirée. Comment expliquer les fuites avant l’heure autorisée ? Jusqu’à cette année, les premiers bureaux de vote fermaient à 18 heures. On avait donc, grâce aux «bureaux tests» cités plus haut, des estimations quarante-cinq minutes plus tard, avant la fermeture des derniers bureaux à 20 heures. Ces chiffres, en principe destinés à des médias, clients des sondeurs, qui en ont besoin pour se préparer au moment fatidique de l’annonce des résultats, «circulaient sous le manteau», admet Jérôme Fourquet. Jusqu’à être commentés dans les QG de campagne. Pour éviter les fuites, la fermeture des bureaux de vote a été repoussée de 18 heures à 19 heures cette année. Les premières estimations des sondeurs ne seront donc pas disponibles avant 19h45, soit quinze petites minutes avant la fermeture des derniers bureaux de vote. «On explique donc que tout ce qui circulera avant 20 heures ne sera pas fiable. Ce sera de la manipulation», raconte Mattias Guyomar, secrétaire général de la Commission des sondages. Au premier tour, certaines rédactions craignaient d’ailleurs de ne pouvoir dévoiler les résultats à 20 heures. Elles se préparaient à donner trois, voire quatre noms, face à l’impossibilité de dégager les deux vainqueurs. Finalement, Marine Le Pen et Emmanuel Macron ont pu être annoncés gagnants mais Jean-Luc Mélenchon et François Fillon étaient tous les deux classés au troisième rang, leur résultat ne permettant pas d’établir un classement sûr. Interdiction de publier des sondages ne vaut pas interdiction d’en réaliser. Les sondeurs donc, ne se privent pas le jour du vote, avec plusieurs méthodes. Première possibilité : le sondage de sortie des urnes. «Ce n’est en rien une estimation qui permet de donner un résultat, explique Jérôme Fourquet. Des enquêteurs sont envoyés devant des bureaux de vote et font remplir des questionnaires à ceux qui en sortent. Ça ne se fait quasiment plus car c’est coûteux et ça implique une très lourde logistique.» Cette année, les instituts se sont d’ailleurs engagés à ne pas en réaliser, explique Mattias Guyomar. «Par écrit», assure encore la Commission comme un fait d’armes. Sauf qu’ils ne renoncent pas tout à fait à produire des indications chiffrées. Interrogés la veille du premier tour, plusieurs instituts expliquaient qu’ils réaliseraient le jour du vote des sondages en ligne ou au téléphone, comme ils en font tout au long de la campagne. Et si une entreprise comme l’Ifop assurait que ses clients étaient exclusivement français, du côté d’Opinionway par exemple, on expliquait que des sondages réalisés dès le matin seraient transmis à des leaders d’opinion et à des médias, dont certains journalistes étrangers. Or, ces derniers ne s’embarrassent pas toujours de la législation française. Au premier tour, des sites belges, dont la RTBF, ont d’ailleurs donné dès 15 heures des chiffres, vendus comme «sortis des urnes», sans indiquer de quel institut de sondage ils provenaient. Soit un sondeur français a rompu le deal donc, soit la RTBF a présenté un sondage en ligne comme un sondage de «sortie des urnes». Dans les deux cas, l’embargo n’a pas été respecté.

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